Cinq questions pour diagnostiquer un problème narratif dans son manuscrit

Il existe un moment très particulier dans la vie d’un manuscrit. Il survient quand on écrit, avant la réécriture et parfois même au milieu de la nuit. Le petit grain dans l’engrenage. On a beau tout passer en revue, il est trop bien caché pour que nos yeux l’identifient.

Qu’est-ce qui cloche dans mon roman ?

Le plus délicat dans cette situation, c’est que le problème est difficile à nommer. Sentir le déséquilibre sans connaître sa source ou son emplacement est une frustration innommable ; et c’est bien là le souci.

C’est précisément ce type de situation qui relève de ce que l’on appelle un problème narratif.

Dans cet article, nous verrons :

  • pourquoi ces problèmes sont si difficiles à identifier
  • en quoi la narratologie peut aider à les comprendre
  • cinq questions concrètes pour diagnostiquer un problème narratif dans un manuscrit
  • et comment un regard extérieur peut parfois éclairer ces zones d’ombre.

Identifier le problème narratif

Beaucoup d’auteur-es connaissent cette sensation. Le manuscrit est terminé ou en cours d’écriture, et pourtant la lecture laisse une impression étrange.

Les réactions les plus fréquentes ressemblent souvent à ceci :

  • Pourquoi je m’ennuie quand je lis ce passage ?
  • Le début fonctionne mais le milieu est étrange…
  • Mon personnage n’est plus le même qu’au début… on ne le reconnaît pas.
  • J’ai l’impression que mon roman s’essouffle au milieu.

Ces impressions sont très générales et ne permettent pas de comprendre avec exactitude ce qui bloque dans le récit. Et pour cause, un roman est un système complexe dans lequel de nombreux éléments interagissent :

  • la structure narrative
  • les arcs des personnages
  • la gestion des informations
  • les enjeux
  • le rythme dramatique.

Lorsque l’un de ces éléments est déséquilibré, l’effet se diffuse dans l’ensemble du texte. Le lecteur ressent alors que quelque chose ne fonctionne pas… sans pouvoir l’expliquer clairement.

L’auteur ou l’autrice peut ressentir exactement la même chose.

Le rôle de la narratologie : révéler les mécanismes invisibles du récit

C’est précisément ici que la narratologie devient un outil précieux. La narratologie est l’étude des mécanismes du récit. Elle s’intéresse à la manière dont une histoire est construite et aux procédés narratifs qui produisent certains effets chez le lecteur :

  • suspense
  • tension
  • immersion
  • émotion.
  • (entre autre petits trésors narratifs).

La narratologie permet de mettre des mots sur les mécanismes internes du récit et sa construction invisible. On peut ainsi déterminer pourquoi une scène manque de tension ; comment un personnage peut être plus fort/ ancré/ attachant ; ou pourquoi un climax ne provoque pas l’effet escompté.

Autrement dit, la narratologie sert à diagnostiquer la mécanique interne du roman. Et c’est souvent ce qui manque lorsqu’un auteur ou une autrice me contacte pour un analyse de manuscrit : l’impossibilité de nommer le déséquilibre.

La narratologie, une discipline discrète

Il est important de clarifier un point essentiel : un problème narratif ne signifie absolument pas que l’auteur ou l’autrice a échoué. La seule chose qui marque l’échec, c’est l’abandon (et encore, ça se discute).

Dans la grande majorité des cas, ces difficultés viennent simplement d’un manque d’information sur les mécanismes du récit. Et c’est tout à fait naturel car la discipline est encore timidement installée en France.

Les théories narratives ont été largement développées par des chercheurs issus de différents pays : Raphael Baroni, université de Lausanne ; Gérard Genette en France, dont les travaux sont tombés dans l’oubli ; Shlomith Rimmon-Kenan, auteure israélienne et professeur en Angleterre… mais l’application pratique de la narratologie à l’écriture reste peu enseignée, y compris en parcours de lettres et littérature, à moins de se spécialiser. Beaucoup d’auteur-es découvrent donc ces outils au fil de leur parcours, parfois tardivement.

Et lorsqu’ils les découvrent, une chose se produit souvent : de nombreux blocages deviennent soudain beaucoup plus compréhensibles. C’est aussi la raison pour laquelle je m’applique à vous livrer des clefs narratologiques précises en lien avec votre plume dans mes analyses de manuscrit.

5 questions pour diagnostiquer un problème narratif

Le vif du sujet. Si vous sentez qu’un déséquilibre existe dans votre manuscrit, certaines questions peuvent vous aider à mieux cerner le problème. Ces questions s’appuient sur plusieurs concepts fondamentaux de la narratologie et mon expérience auprès des auteur-es que j’ai pu accompagner.

1. Quel est l’objectif dramatique du protagoniste ?

En narratologie, on parle souvent de désir dramatique du protagoniste. Il s’agit de la chose que le personnage principal cherche à obtenir dans l’histoire. Ce désir est un moteur narratif essentiel. Sans objectif clair, le récit peut rapidement perdre de sa direction.

Posez-vous ces questions :

  • Que veut réellement mon personnage principal ?
  • Cet objectif est-il clair pour le lecteur ?
  • Cet objectif guide-t-il les actions du personnage ?

Si l’objectif dramatique est flou ou change trop souvent, le récit apparaît alors erratique et incertain.

2. Quels sont les enjeux narratifs ?

Les enjeux narratifs désignent ce que le personnage risque de perdre ou de gagner. Ils donnent du poids aux événements du récit. Un conflit devient réellement captivant lorsque les conséquences sont importantes.

Demandez-vous :

  • Que risque mon personnage s’il échoue ?
  • Ces conséquences sont-elles visibles pour le lecteur ?
  • Les enjeux augmentent-ils au fil du récit ?

Lorsque les enjeux restent faibles ou abstraits, le lecteur peut avoir du mal à s’investir émotionnellement.

3. Le conflit est-il suffisamment structuré ?

Un récit repose presque toujours sur un conflit central. Ce conflit oppose le protagoniste à une force antagoniste. Cette force peut prendre plusieurs formes :

  • un autre personnage
  • un système
  • une situation
  • un conflit intérieur.

Mais pour produire de la tension narrative, ce conflit doit évoluer (on parle alors de progression dramatique).

Parmi les questions que vous pouvez vous poser :

  • Les obstacles deviennent-ils plus difficiles ?
  • Le conflit se transforme-t-il au fil du récit ?
  • Le protagoniste est-il réellement mis à l’épreuve ?

Sans progression du conflit, l’histoire peut donner l’impression de stagner.

4. Le rythme narratif est-il équilibré ?

Le rythme d’un roman ne dépend pas uniquement du nombre d’actions ou de rebondissements. Il repose aussi sur l’alternance entre plusieurs types de scènes :

  • scènes d’action
  • scènes de développement émotionnel
  • scènes d’information
  • moments de tension.

En narratologie, on parle de dynamique narrative. Si certaines parties du roman concentrent trop d’événements tandis que d’autres ralentissent excessivement, le lecteur peut ressentir une perte d’énergie. Tout est ici question d’équilibre (et cela varie évidemment selon le genre de votre roman).

Essayez d’observer :

  • Le début du roman est-il trop long ?
  • Le milieu du récit manque-t-il de tension ?
  • Le climax arrive-t-il trop vite ou trop tard ?

Ces déséquilibres sont extrêmement fréquents dans les premiers jets.

5. L’arc du personnage est-il complet ?

Un concept central en narratologie est celui de l’arc de transformation du personnage. Dans la plupart des récits, le protagoniste traverse une évolution intérieure ; un personnage n’est jamais le même au début du récit et à la fin de celui-ci. Il apprend quelque chose, abandonne une croyance ou change sa manière d’agir. Cette transformation donne au récit une dimension émotionnelle.

Pour vous aider à creuser l’arc du personnage, vous pouvez vous poser les questions suivantes :

  • Quels sont les changements de mon personnage (physiques, psychologiques, émotionnels, moraux…) ?
  • Quelle croyance ou quel défaut est mis à l’épreuve ?
  • Comment est provoquée cette évolution ?

Si l’arc du personnage reste statique, le lecteur peut avoir l’impression que l’histoire manque de profondeur.

Diagnostiquer un problème narratif

Ces questions peuvent aider à mieux comprendre certains déséquilibres dans un manuscrit. Mais il faut aussi reconnaître une difficulté : lorsqu’on travaille longtemps sur un texte, il devient très difficile de percevoir certains mécanismes.

Vous connaissez votre univers dans les moindres détails. Vous savez ce que pensent vos personnages, ce qui se passe entre vos scènes, ce que l’histoire signifie et ce que vous voulez transmettre. La narratologie est présente pour que les lecteurs et lectrices puissent avoir une expérience de lecture inoubliable sans en percevoir toutes les ficelles.

Car le lecteur ne possède pas toutes ces informations. C’est pourquoi certaines incohérences ou faiblesses narratives deviennent invisibles pour l’auteur lui-même.

L’intérêt d’une analyse narratologique

Dans ces situations, un regard extérieur peut être très utile. Une analyse narratologique de manuscrit consiste à examiner la mécanique du récit :

  • structure narrative
  • progression dramatique
  • construction des personnages
  • cohérence des enjeux.

L’objectif n’est pas de juger le texte, mais de comprendre comment il fonctionne.

Dans mon travail d’analyse de manuscrits, j’accompagne les auteur·es autour de trois axes principaux.

Révéler vos forces d’auteur ou d’autrice

Chaque manuscrit possède des qualités narratives.

Parfois très marquées :

  • une atmosphère forte
  • une voix singulière
  • des personnages vivants
  • une intrigue captivante.

Identifier ces forces permet de les développer pleinement dans la réécriture.

Identifier les pistes de travail

Certaines zones du récit peuvent nécessiter des ajustements :

  • la structure narrative
  • le rythme du récit
  • la clarté des enjeux
  • la progression des conflits.

L’analyse permet de repérer ces éléments et de les décortiquer.

Comprendre leur fonctionnement rend la réécriture beaucoup plus efficace.

Fournir des outils narratifs applicables

Enfin, une analyse narratologique propose des outils applicables :

  • méthodes de restructuration
  • techniques de tension dramatique
  • outils pour renforcer les arcs de personnages
  • stratégies de gestion de l’information.

Ces outils peuvent ensuite être réutilisés dans tous vos projets d’écriture.

Comprendre son récit pour mieux le transformer

Sentir que votre manuscrit présente un déséquilibre peut être déstabilisant mais c’est une étape importante de votre parcours : sans le doute, on ne progresse pas. au-delà du doute, la sensation diffuse qu’un grain de sable a osé s’imposer dans votre engrenage est un signe que vous percevez la mécanique profonde de votre récit.

Pour ce qui est de la nommer, c’est mon travail  et vous pouvez me contacter si vous des questions ou envie de collaborer !

C’est en effet la narratologie qui va précisément de révéler cette mécanique. Quand on écrit, on ne travaille pas seulement avec l’imagination, l’émotion ou la volonté : il y a aussi des notions précises quant à la structure de votre manuscrit.

Et c’est souvent là que les romans prennent toute leur puissance.


Commentaires

2 réponses à « Cinq questions pour diagnostiquer un problème narratif dans son manuscrit »

  1. Un article relevant des points de réflexion et des pistes à approfondir !
    Merci pour cet article qui aide énormément !

    1. Merci pour vos mots et ravie d’avoir pu aider !

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