Chère ponctuation, je m’en vais.
IIIe siècle avant notre ère, au cœur d’Alexandrie. En ces temps, tu ne fais jamais le point, tirant seulement un trait après les mots. Tu te retires dans l’Antiquité et les mots sont troublés : sans toi, ils avancent sans discontinuer, mais sans respirer non plus.
Et soudain, il y a un cri de nouveau-né lorsqu’on découvre ta puissance, un premier souffle qui passe les lèvres grâce à des notes en marge de ton pouvoir : tu accouches de tes premiers signes.
Je rencontre ton premier-né, le point que tu lèves avec fierté. Mais les idées s’enchaînent et eux s’accumulent souvent. Un point, deux points… et plus si affinités – nécessité.
Au IXe siècle, tu chantes à tue-tête et mets au monde un nouveau signe : la virgule. Signe des prières écrites, mais aussi des courbettes. Elle se couche sur la ligne et me présente ses respects. Je suis émue ; elle n’est pas une apostrophe déchue !
Cette pause qu’elle m’impose est revigorante, mais nous devons repartir car derrière elle les mots patientent. Ton allure s’accélère et le Moyen-Âge voit poindre ton merveilleux amant : le blanc. Il sépare impitoyablement les mots mais tes enfants se réfugient entre eux plus aisément.
Puisque je m’essouffle de cette course, tu me présentes ton troisième enfant : le point-virgule. Tu me dis d’être prudente, qu’il est encore jeune et déjà incompris mais qu’il m’aidera à respirer. Mes yeux se posent sur lui et ton bâtard est déjà mon préféré ; sa graphie me souffle, je l’aime dans le temps qu’il arrête, dans le trouble qu’il insuffle chez les inhabitués, dans la puissance qu’il exhale quand on le couche sur le papier.
Mais le XVe siècle est terrible et tu me dévoiles le massacre : ces monstres mécaniques révolutionnaires les avalent et oublient de les recracher sur le papier. Ta peine est immense, ta progéniture joue à cache-cache en attendant d’être comprise.
La balade se poursuit, je rencontre ta descendance en pointillé. Le point d’exclamation hyperactif, et son faux-jumeau, celui d’interrogation… plus cynique. Tu me confies que son dos courbé est une protection contre les réponses trop virulentes et que parfois, son frère se met derrière lui pour le défendre. Qu’à deux ils sont plus forts.
Depuis toujours, tu assistes à toutes leurs démonstrations. Souviens-toi du temps allongé après le deux-points, comme tout s’étirait, comme tout se tendait : tes enfants grandissaient.
Tu as appris leurs secrets entre leurs parenthèses (indiscrètes), tu as écouté leurs aveux entre deux – mots – tirets par les cheveux.
Chaque soir, tu as bercé tes guillemets adorés en citant leurs mots favoris.
La destination est atteinte et mes interrogations me ramènent toutes à toi. Pourquoi le monde t’oublie alors que tu es partout, que tu transmets, traverses les exclamations de la vie et les questions de tes chérubins ?
À notre tour de faire le point.
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